« J’étais en prison lorsque j’ai entendu It’s Now Or Never, ça a changé toute ma vie ! » 

                                                 Barry White 

Le 2 avril, la National Association Of Record Merchandisers nomme Elvis : Recordman des ventes. Le lendemain, deux semaines jour pour jour après sa première session post armée et après avoir enregistré, le 26 mars, le Frank Sinatra - Timex Show, il regagne le Studio B de Nashville où il retrouve les mêmes musiciens auxquels s’est joint le grand saxophoniste, Boots Randolph. Cette fois encore la session ne dure qu’une douzaine d’heures mais va être d’une productivité deux fois plus riche et pour tout dire absolument exceptionnelle. L’idée est de compléter avant tout la première session dans le but d’éditer un album qui aura pour titre : Elvis Is Back ! Elvis a eu tout le temps de réfléchir au répertoire et a décidé d’aborder des styles très différents, passant de l’un à l’autre avec une facilité déconcertante. Il va ainsi traverser, non seulement le Blues, le Rythm&Blues, le Gospel, mais aussi la Pop, sans oublier le Rock&Roll. Un véritable tour de force que lui seul peut se permettre !...

La session du 3 avril 1960 va débuter à 19h30 par Fever, titre idéal pour se mettre en jambe lors de cette session marathon et qui d’août 1972 à avril 1977 sera l’un de ses fleurons sur scène. Il poursuit par Like A Baby, It’s Now Or Never, The Girl Of My Best Friend, Dirty, Dirty Feeling, Thrill Of Your Love, I Gotta Know, Such A Night, Are You Lonesome Tonight?, The Girl Next Door Went A’ Walking, I Will Be Home Again et alors qu’il est déjà 7h du matin le 4 avril, termine par Reconsider Baby dans une interprétation lumineuse, un feeling extraordinaire, qui fera dire plus tard à Joe Cocker : Elvis est le plus grand chanteur de blues de tous les temps ! Il l’interprètera par intermittence par la suite, à commencer par le 25 mars 1961 à Hawaii, puis dans les années 70 une dernière fois, le 21 février 1977 à Charlotte. 

Trois de ces titres seront extraits de la session pour figurer avant tout sur des singles : It’s Now Or Never, Are You Lonesome Tonight? et I Gotta Know. Des singles records couronnés de Multi-Platines !..

Les neuf autres chansons seront associées à trois titres enregistrés le 20 mars 1960 : Make Me Know It, Soldier Boy et It Feels So Right, afin de constituer l’album Elvis Is Back ! (LSP 2231). Celui-ci arrivera dans les bacs dès leavril suivant, une réelle prouesse en réponse à l’attente un soutenable des fans. Prévoyants et souhaitant battre le fer tant qu’il était chaud, RCA et le Colonel Parker, tout comme pour le single Stuck On You, avaient déjà fait imprimer la pochette sans en connaître le contenu réel, c’est pourquoi les titres seront ajoutés au dernier moment sur un autocollant de couleur jaune. De plus, voguant sur l’effet « service militaire », l'album s'ouvre sur quinze photos noir et blanc d'Elvis en manœuvres. Le texte, lui, annonce déjà le film G.I. Blues, alors que le tournage n'a même pas commencé ! Résultat, l’album est considéré par beaucoup comme étant l'un des plus aboutis d'Elvis. L’historien Peter Guralnick le définit en ces termes : Profondeur, sublimité, tendresse, intensité, facilité, contrôle... 

Si Elvis Is Back ! n’atteint curieusement que la seconde place du classement, il y restera cependant pendant pas moins de cinquante-six semaines ! Il sera dans un premier temps certifié Gold et les ventes dépasseront les deux millions d'exemplaires aux USA. Il sera par contre n° 1 en Angleterre où il reste vingt-sept semaines dans le classement. La France ne fera pas exception et sortira l’album tout d’abord sous le titre Le retour d’Elvis (430324). Très vite épuisé - malgré l’édition parallèle de deux EP -, sera réédité cette fois sous son titre original Elvis Is Back ! La première édition devenue aujourd’hui un collector et l’un des albums d’Elvis les plus recherchés dans notre pays et l’un des plus cotés.

 

 

Le premier single à sortir va déclencher un véritable raz-de-marée et se retrouver au sommet des Hits Parades du monde entier. En effet, avec It’s Now Or Never, on se trouve en présence de l’un des plus grands titres d’Elvis, en tout cas l’un de ses plus grands succès, puisque à sa sortie, on évaluait déjà ses ventes à 22 millions d’exemplaires ! ! 

Le single (47-7777) sort en juillet 1960 avec en face B A Mess Of Blues. Il va occuper la première place du Billboard pendant cinq semaines et rester présent pendant vingt semaines. En Angleterre (RCA 1207), il arrive directement à la première place et la conserve pendant huit semaines. Un record absolu ! Plus fort encore, réédité dans ce pays, en janvier 2005, le single (82876 66659.2) sera à nouveau n° 1 !! Il en sera de même en Italie et en France où il s’en vendra plus d’un million. Il sera bien entendu certifié Multi-Platine.

Naturellement, It’s Now Or Never accompagnera Elvis sur scène tout au long de sa carrière et ce de Memphis et Hawaii en 1961, jusqu’au 26 juin 1977 à Indianapolis. Les derniers temps, il laissera le soin à Sherrill Nielsen, l’un de ses choristes, de chanter le premier couplet en italien avant que d’attaquer lui-même It’s Now Or Never. 

Avant qu’Elvis ne s’empare de cette chanson, et de quelle manière, personne objectivement n’aurait pariée qu’il mette un jour ce type de chanson à son répertoire. Personne, sauf peut-être ceux qui savait qu’il avait en lui toutes les musiques et qu’il pouvait tout chanter. N’avait-il pas dit lui-même à Marion Keisker en 1953 : Je ne ressemble à personne. Je chante de tout. Mais l’enregistrer en 1960, après deux ans d’absence, dans un univers musical incertain, relève du génie. D’autant qu’il s’attaquait là à un classique, dont il fera un original qui deviendra la référence. Il faut se replonger dans le contexte de l’époque, le King en s’attaquant à ce style va provoquer une véritable bascule et rallier à sa cause les générations pré-rock’n’roll, contraintes de reconnaître ce talent unique.  

C’est en 1901, que G. Capurro et Eduardo di Capua écrivent O sole mio, qui sera enregistré dès 1908 par Emilio De Gorgorzo, puis par Enrico Caruso en 1916. Plus tard Mario Lanza, qu’appréciait énormément le jeune Elvis, la mettra également à son répertoire. En 1949, Tony Martin en fait un hit sous le titre There’s No Tomorrow. Lorsqu’il est en Allemagne, Elvis à la recherche de titres pour son retour, éprouve beaucoup d’intérêt pour There’s No Tomorrow, qu’il travaille sur un magnétophone. Cette version informelle apparaîtra, en 1997, dans le coffret Platinum - A Life In Music (07863 67469.2), cependant il va demander à Freddy Bienstock des éditions Hill & Range, à ce que les paroles et les arrangements soient changés. Ce dernier de retour à son bureau de New York, tombe sur Aaron Schroeder et Wally Gold auxquels il demande de retravailler la chanson. Ils trouveront le nouveau titre rapidement et les paroles suivront très vite. Aaron Schroeder : J’ai dit à Elvis qu’il existait déjà des paroles pour cette chanson. Il me répondit : Je ne peux pas la chanter, je n’ai pas les droits, je veux que tu m’en écrives de nouvelles. Et il ajouta en riant : Aaron, si tu ne le fais pas quelqu’un d’autre le fera !… J’étais dans le studio quand Elvis l’a enregistré. Il la répétait, mais n’était pas satisfait et était persuadé qu’il pouvait mieux faire. Il s’est approché de moi avec des larmes dans les yeux et m’a dit : Je suis désolé Aaron. Je ne sais pas si je vais pouvoir faire honneur à cette chanson. Tu as fait de merveilleuses paroles, et je voudrais chanter les notes tel que je les ai dans la tête, mais j'ai beaucoup de mal à les atteindre. Je l’ai rassuré, lui disant que c’était superbe et que l’ingénieur pourrait toujours faire un montage et que ce serait parfait. Il me répondit : Non, je vais refaire une ou deux prises. Je veux obtenir un résultat du début à la fin. Il est retourné dans le studio et la prise suivante a été la bonne. C’était parfait, il avait réussi et il était vraiment heureux. C’était un moment vraiment émouvant. Il avait tout donné et son travail avait fini par payer. 

Nous avons vraiment affaire ici à une session de rêve. C’est vrai qu’il peut tout chanter et voilà qu’après le blues, il passe allègrement à la mélodie napolitaine la plus renommée avant de passer à nouveau à un autre style. Ray Walker des Jordanaires : Très peu de gens ont la chance de pouvoir chanter tous les styles de musique. Elvis a prouvé qu’il pouvait chanter des trucs à voix puissante comme My Wish Came True, avec un son gospel derrière lui. Les gens qui aiment le gospel et le spiritual comme lui, sont généralement moins éclectiques. Quand il s’est mis à la musique italienne, il a transformé O sole mio en It’s Now Or Never qu’il a chanté merveilleusement. 

Mais l’impact de la chanson est allé bien au-delà de tous ses records, ainsi Barry White : J’étais en prison lorsque j’ai entendu It’s Now Or Never, ça a changé toute ma vie !...

 

 

Le choix de A Mess Of Blues en face B est judicieux, il démontre avec quelle aisance le grand écart avec lequel King peut passer d’un style à l’autre tout en réussissant à le faire accepter par le plus grand nombre. C’est la première chanson enregistrée par Elvis, écrite par la fameuse paire Doc Pomus et Mort Shuman. Quinze autres suivront… Doc Pomus : J’ai entendu un jour Mystery Train par Elvis et j’ai été immédiatement sous le choc. Puis, il y a eu le Dorsey Show et là c’était impensable, incroyable !… Je n’avais jamais entendu un chanteur pareil. Mort Shuman : Nous avons écrit A Mess Of Blues alors qu’Elvis était à l’armée… Je me suis empressé de réaliser une démo au piano et nous lui avons remis. Elvis l’a enregistré dès la session de son retour à la vie civile. Il était réellement le plus grand. 

A noter que la chanson paraîtra en Angleterre en face A d’un single (RCA 1194) avec The Girl Of My Best Friend où elle obtiendra une très belle 2ème place dans le classement. 

Le troisième single post-armée, Are You Lonesome Tonight? (47-7810), sort en novembre 1960, avec en face B I Gotta Know. Il entre directement à la 35ème place. La semaine suivante il est n° 2, le plus grand bond d’un single dans l’histoire du top 40, puis atteint la première place. Il reste seize semaines dans les charts et se place 1er pendant quatre semaines en Angleterre. Le succès est mondial. Elvis reçoit pour le titre trois nominations aux Grammy Awards pour : Le disque de l’année, La meilleure interprétation et La meilleure performance vocale. Le disque sera très vite certifié Double Platine. Ce n’est pas tout, car ressorti en single (82876 66660.2) en Angleterre en 2005, il atteindra la seconde place du classement !!

Plus fort encore, Elvis réussira, ce qui est unique, à faire avec la même chanson deux grands succès populaires. En effet, le 26 juillet 1969 lors du show de minuit à Las Vegas, il est pris d’un fou rire lors du pont parlé qui fait du hasard est enregistré par RCA. Cet enregistrement où il transforme totalement les paroles est devenu mythique aujourd’hui. Il est apparu en 1980 dans le coffret Elvis Aron Presley (CPL8 3699), dite laughing version, il a fait depuis le bonheur des radios. Il a atteint (RCA 196), en 1982, la 25ème place du classement anglais. 

Are You Lonesome Tonight? a été écrite en 1926 par Roy Turk et Lou Handman et fera l’objet à l’époque de nombreuses versions, notamment en 1950, par le Blue Barron Orchestra (MGM 10628). C’est cette version qu’Elvis avait alors en tête et dont il conservera le pont parlé, basé sur le discours de Jacques dans l’acte II, scène VII de As You Like It de Shakespeare. Pour l’occasion les lumières du studio ont été éteintes, Elvis est grave, imprégné totalement du texte, il va lui donner une intensité, un feeling inoubliable, la marquant à jamais de son empreinte. Il n’y a aucun artifice, l’accompagnement est réduit au minimum, superbement soutenu par les Jordanaires. 

A partir de 1960, le King reprendra Are You Lonesome Tonight ? en de multiples occasions, à commencer par les concerts de Memphis et d’Hawaii en 61. Puis dès 1968, lors du Comeback, et ce par intermittence de 1969 au 21 juin 1977, alternant les versions sérieuses et celles sur lesquelles il ne pouvait s’empêcher de plaisanter. 

On doit I Gotta Know, la face B du single (47-7810) de Are You Lonesome Tonight? à Paul Evans et Matt Williams. Paul Evans : Je ne connais pas un seul auteur ou compositeur qui ne souhaitait pas voir l’une de ses chansons enregistrées par Elvis et quand il a fait I Gotta Know c’était pour moi un réel accomplissement. C’est un jour merveilleux quand deux faces de l’un de ses singles deviennent des hits… Et c’est en effet ce qui est arrivé, les deux faces se faisant visiblement concurrences, I Gotta Know grimpera jusqu’à une belle 20ème place. 

 

ELVIS MADE IN FRANCE

Là encore, tous ces titres auront un effet boule de neige sur notre pays et les adaptations seront flores, à commencer par le sieur Eddy Mitchell, celui-là même qui disait que l’armée avait tué Elvis et qui là, sans pudeur aucune, reprend A Mess Of Blues - C’est tout comme - et I Gotta Know - Je t’aime trop - et pour en faire quoi ? Et pour tout dire, il ne s’arrêtera pas là et reprendra plus de titres des années 60 et 70 que des années 50 ?

Are You Lonesome Tonight? fera l’objet de son côté de pas moins de quatre adaptations : Es-tu seule mon amour? pour Camillo et Tino Rossi, avec des paroles différentes, Quand je suis seul le soir pour Ringo et Qu’est-ce que je fous sans toi ? par François Valéry sur des paroles de Pierre Delanoë et de lui-même. 

A Mess Of Blues sera reprise également sous le titre C’est tout comme par Danny Boy et ses Pénitents, et, en 1977, par Lucky Blondo avec pour titre Un ancien teenager.  

Difficile après le King de reprendre It’s Now Or Never, néanmoins dans la foulée Dario Moreno la reprendra sous le titre Mon soleil et Dalida, sur le même tempo qu’Elvis, mais en italien. 

Mais ce n’est pas tout, puisque certains titres de l’album suivront le même chemin. Ainsi, Sheila va réaliser une maquette dans le but de se faire auditionner sur The Girl Of My Best Friend - Va lui dire que je l’aime tant -, tiens à nouveau Eddy Mitchell avec Dirty, Dirty Feeling - Si seulement -, Such A Night - Oh ! Cette nuit - par Johnny Hallyday, à noter que Charles Aznavour en a fait une adaptation, sous le titre Quelle nuit ! sans trouver toutefois d’interprète et Reconsider Baby - Maggy - sera repris par Ringo, tout comme Make Me Know It - Fais-le moi savoir. Les autres titres de l’album qui, bien qu’adaptés, ne feront pas l’objet de reprises et tout ça sans parler de Fever qui a à son actif une multitude d’interprétations. Un véritable raz-de-marée qui fait d’Elvis : le recordman absolu des reprises en France !

Conclusion ce n’est plus un retour, c’est une avalanche de numéros un, Elvis domine la planète et ce n’est qu’un début… Le 21 avril, il va démarrer à Hollywood la préproduction de G.I. Blues et dominer, là aussi, le monde du cinéma !...

Musiciens de la session :

Guitares : Scotty Moore, Hank Garland, Elvis Presley

Contrebasse : Bob Moore

Batterie : D.J. Fontana, Buddy Harman

Piano : Floyd Cramer

Sax : Boots Randolph

Choristes : The Jordanaires, Charlie Hodge

Ingénieur : Bill Porter

Producteurs : Steve Sholes, Chet Atkins.