30 avril 1957, Jailhouse Rock

 Quand il venait dans le studio, il était toujours prêt, parfaitement préparé. C’était un perfectionniste. »

                                                                                            Ben Weisman

Le 22 mars 1957, voit la sortie du single All Shook Up/That’s When Your Heartaches Begin (47-6870) qui, une fois de plus, va tout balayé sur son passage : n° 1 pendant huit semaines, n° 1 en Angleterre… dans le même temps sort également son premier EP de Gospel, Peace In The Valley (EPA 4054), une véritable révolution en pleine folie R’n’R. Il va osciller entre le top single et le top album où il atteindra la 3ème place, une première qui sera certifiée Platine.

Toutefois avec Elvis, il faut toujours s’attendre à des surprises et voilà qu’il vient de se faire confectionner, par le célèbre couturier de Hollywood Nudie, un costume qui, lui aussi, deviendra légendaire : Le Lamé Or. Il va le porter dès la tournée qui débute, le 28, à Chicago et qui va passer par le Canada où comme partout ailleurs l’accueil va être totalement délirant. 

La tournée terminée, Elvis rentre à Memphis pour s’installer définitivement à Graceland. La halte ne sera que de courte durée, car Hollywood le réclame à nouveau pour son troisième film, Jailhouse Rock. Pour celui-ci ce sont Jerry Leiber et Mike Stoller qui vont se réserver la part du lion. Convoqués à New York par Jean Aberbach, d’Elvis Presley Music, pour travailler sur le script du film, et heureux d’être à Big Apple pour une semaine, les deux auteurs/compositeurs n’ont qu’une idée en tête : se balader dans la ville. C’était sans compter sur la détermination de Jean Aberbach qui, bloquant la porte d’entrée de leur chambre par un large sofa, leur déclare qu’ils ne quitteront la pièce qu’une fois les chansons écrites… Ils s’installent alors au piano à 2 heures de l’après-midi ; quatre heures plus tard l’affaire est réglée, ils ont écrit quatre chansons pour le film, et quelles chansons ! ! Un mois plus tard, ils rencontrent pour la première fois Elvis à Los Angeles pour leur enregistrement…

30 avril 1957. RADIO RECORDERS, HOLLYWOOD.

Ce 30 avril, la session débute à 10h du matin avec une coupure à 13h45, puis reprend de 14h45 à 18h10. Elvis va, à la suite, enregistrer tout d’abord les deux titres, signés Jerry Leiber et Mike Stoller, qui feront l’objet d’un nouveau single (20.7035) de légende : Jailhouse Rock avec en face B Treat Me Nice. Il sort le 24 septembre 1957 et va truster la première place de tous les classements : n°1 au Billboard Hot 100 pendant sept semaines et être certifié Multi-platine. Il s’en vend alors plus de quatre millions d’exemplaires. En Angleterre, il sera le premier single de l’histoire à atteindre directement, dès sa sortie, la 1ère place, qu’il conserve pendant trois semaines. Plus fort encore, réédité dans ce pays, en janvier 2005, le single (82876 61921.2) sera à nouveau n° 1. 

Les deux titres se feront concurrence et de son côté Treat Me Nice, occupera pendant cinq semaines la première place du Top R&B.

En France, les deux titres feront également l’objet d’une édition single (45.415), destinée uniquement aux jukebox. Il est présenté sous une pochette aussi fine que du papier à cigarette, ce qui en fait aujourd’hui l’un des singles les plus recherchés pour sa rareté par les collectionneurs. En effet, c’est un véritable miracle qu’au moins un exemplaire (peut-être deux ?), soit arrivé jusqu’à nous. Il atteint des prix exceptionnels !

JAILHOUSE ROCK

Cette chanson d’anthologie va donner son titre au film. Une chanson difficile, mise en boîte en seulement huit prises, qui deviendra immédiatement une référence, l’un des grands classiques du R&R, et son succès sera planétaire, porté par l’interprétation dans le film – dans une version qui bénéficie d’ajouts vocaux -, devenue légendaire et considérée comme le premier clip de l’histoire. Le master est un montage de la prise 2001-6 et de la prise de fin 2002-2. 

Elle colle pour toujours au King, maissera cependant reprise avec plus ou moins de bonheur par une multitude d’artistes : difficile, en effet, d’oser de nouvelles versions après un tel chef d’œuvre, vocalement exceptionnel ! On notera cependant, le très beau final du film The Blues Brothers, où le titre est repris, hormis les Blues Brothers, par Aretha Franklin, Cab Calloway et Ray Charles, pour s’achever sur la scène de la prison dans un ballet infernal.

Elvis interprétera Jailhouse Rock sur scène de manière régulière jusqu’à son dernier concert, le 26 juin 1977 à Indianapolis.

TREAT ME NICE

Cette chanson fera l’objet de trois sessions différentes. La première, ce 30 avril Elvis enregistre, en dix-neuf prises, pour le film Jailhouse Rock, une version qui ne sera pas retenue. Puis, le 3 mai suivant, cette fois, il va mettre en boîte la version – treize prises – qui sera conservée pour le film et qui est un montage des prises 10 et 13. Les fans n’auront connaissances sur disque de ces deux versions que plus de trente ans plus tard.

La troisième session a lieu le 5 septembre. Elvis réenregistre alors la chanson en quinze prises, avec un accompagnement légèrement différent. Cependant dans les trois cas le résultat est absolument remarquable. Cette fois c’est la prise 15 qui est retenue pour le single. Dans la superbe séquence du film où Elvis chante Treat Me Nice, on peut reconnaître Mike Stoller au piano. 

YOUNG AND BEAUTIFUL

La session du 30 avril, se termine par l’enregistrement de Young and Beautiful, composée par Abner Silver et Aaron Schroeder. Elvis enregistre cette pure merveille de sensibilité en trois versions, destinées à trois scènes différentes dans le film. La première chantée en prison – jail version -, la seconde interprétée auFlorita Club et enfin la version utilisée pour le final qui est un mixe des prises 8, 12, 18 et 22, cette dernière prise étant retenue pour figurer sur le EPJailhouse Rock (EPA 4114). Les fans devront attendre plus d’une trentaine d’années pour récupérer lespremières versions. 

En 1983,Young and Beautiful fera l’objet de la part de Tony Brown et David Briggs – deux musiciens du King –, d’un accompagnement complémentaire sur lequel on retrouve Scotty Moore et DJ Fontana : cette version paraîtra la même année sur l’albumI Was The One (AHL1-4678). Bien que l’ayant répétée, le 31 mars 1972, lors du tournage du film On Tour, Elvis ne l’interprétera sur scène qu’à de très rares occasions, comme le 19 août 1975 à Las Vegas ou encore le 9 mai 1976 à Lake Tahoe. 

Comme on s’en doute, il est très difficile de reprendre une telle chanson derrière lui. Cependant Aaron Neville en réalisera une version très intéressante, qu’il interprétera à Memphis en octobre 1994 en hommage précisément au King.

3 mai 1957. RADIO RECORDERS, HOLLYWOOD

La session du 3 mai débute à 9h du matin pour se terminer à 13h05 et pour reprendre ensuite de 14h30 à 18h25. Comme nous le disions, Elvis s’attaque à nouveau à Treat Me Nice, pour une version qui sera conservée pour le film.

I WANT TO BE FREE

Il enregistre ensuite une chanson assez atypique dans son œuvre, écrite toujours par la paire Jerry Leiber et Mike Stoller. Elvis l’enregistre en deux versions différentes : l’une pour le film – jail version, treize prises -, l’autre pour le disque en onze prises. Pour l’occasion on notera la présence de Mike Stoller au piano. La prise officielle est la 11. Il faudra attendre 1992 pour récupérer la version film dans le coffret 50’s Masters (66050.2), qui est en réalité un montage des prises 10, 12 et 13. 

(You’re So Square) BABY I DON’T CARE

L’enregistrement de ce petit chef-d’œuvre a lieu en deux temps, le 3 mai pour la partie orchestrale, en seize prises sur lesquelles, Bill Black n’étant pas encore à l’aise avec l’instrument, c’est Elvis lui-même qui joue de la Fender basse. Jerry Leiber : Il a pris une basse électrique et a entamé l’intro deBaby I Don’t Care. Ce qui me plaisait énormément, aussi, c’est que, même lorsqu’une prise était bonne, Elvis demandait d’en faire une autre, et puis une autre encore. Chacune était meilleure que la précédente. Elvis puisait profondément en lui et en ressortait à chaque fois avec davantage de choses à donner. A la suite, Elvis y pose sa voix mais, sans doute pas satisfait durésultat, il consacrera à l’enregistrement une heure de plus le 8 mai suivant au MGM Soundstage où la prise 6 sera retenue pour figurer sur le EP. Dans la scène du film on note, là aussi, la présence de Mike Stoller au piano. La chanson qui deviendra immédiatement un classique du rock, sera remixée en 1983 pour figurer sur l’albumI Was The One et la prise 6, uniquement vocale, verra, elle, le jour en 1999. Une vraie perle !

DON’T LEAVE ME NOW

Chanson écrite par Aaron Schroeder et Ben Weisman est atypique dans la carrière du King dans le sens où elle fait partie des rares titres enregistrés et publiés à deux reprises. La chanson va d’abord ouvrir la session du 23 février 1957 au Radio Recorders, où elle est mise en boîte en pas moins de vingt-neuf prises. La dernière étant retenue pour figurer sur l’album Loving You (LPM 1515). 

Elvis la reprend à nouveau, le3 mai suivant, sous différentes formes, pour les besoins du film Jailhouse Rock et enfin le 9 mai – entre 13 h et 16h15 -au MGM Soundstage, où sera enregistrée la version disque en douze prises.La dernière sera l’officielle et figurera sur le EP Jailhouse Rock (EPA 4114). Une interprétation pleine de feeling sur laquelle Elvis s’accompagne lui-même au piano, qui deviendra, elle aussi, incontournable et qu’il chantera à trois reprises dans le film. Ben Weisman : Elvis voulait que vous lui trouviez plein de démos, il voulait les avoir chez lui et il prenait ses décisions quand il voulait enregistrer. Quand il venait dans le studio, il était toujours prêt, parfaitement préparé. C’était un perfectionniste. Il avait le contrôle de tout, excepté la technique.Il laissait ça aux techniciens, mais pour le reste, c’était lui le patron. 

LE EP JAILHOUSE ROCK (EPA 4114)

Tout juste un peu plus d’un mois après avoir sorti le single, RCA, sort, le 30 octobre, un EP proposant cinq des titres de la BO du film : Jailhouse Rock, Young and Beautiful, I Want To Be Free, Don’t Leave Me Now et Baby I Don’t Care. Seule Treat Me Nice est absente, mais sera présente cependant, en 1958, sur l’album Golden Records (LPM 1707). Véritable tour de force, alors que le single est toujours au Top, le disque va gagner, lui aussi, la première place du classement Billboard EP, nouvellement créé, où il reste 28 semaines (!) et sera nommé EP de l’année. Il se vend, en peu de temps, à deux millions d’exemplaires et est certifié Multi-platine. 

Il sort en France peu de temps après (75432) avec une couverture propre à notre pays, ce qui en fait son originalité. Son verso présente sa discographie française qui, en moins de deux ans, comme on peut le voir, est déjà très riche. Le EP sera réédité à de multiples reprises jusque dans les années 70. 

Les sessions terminées, Elvis se rend le 13 mai auxStudios MGM de Culver City où les choses sérieuses commencent. La réalisation deJailhouse Rock est confiée à Richard Thorpe, un vétéran de Hollywood qui compte à son actif des grands succès populaires comme Ivanhoé ou Le Prisonnier de Zenda. Le tournage va se dérouler dans d’excellentes conditions malgré un rythme infernal. Bob Relyea, réalisateur assistant, parle d’Elvis : On avait plaisir à travailler avec lui. Il était consciencieux, il se concentrait, il savait ce qu’il faisait. Il prévoyait le travail du lendemain. Il connaissait bien la technique du cinéma et prenait soin de montrer aux autres acteurs qu’il respectait leur talent, qu’il n’était qu’un débutant. Lorsqu’on avait tourné une scène, il remerciait l’équipe de sa patience envers lui. C’était un plaisir de travailler avec un type intelligent qui avait de plus le sens de l’humour…

Si dans le film Jailhouse Rock la chanson One More Day de Sid Tepper et Roy C. Bennett, est chanté par l’acteur Mickey Shaughnessy, certaines sources font état qu’Elvis en aurait enregistré une version rapide ?…

ELVIS MADE IN FRANCE

On sait que parmi tous ses records, le King détient celui des adaptations françaises et la BO de Jailhouse Rock ne fait pas exception. Ainsi la chanson titre n’échappe pas à la règle et fait, en 1961, l’objet d’une reprise par Les Champions sous le titre Le rock du bagne, avec des paroles de François Llénas. Par la suite, elle serareprise par Burt Blanca, avec des couplets modifiés, et par Chris Evans, qui lui aussi en modifiera légèrement les paroles. Jailhouse Rock est adaptée au Canada par Robert Charlebois qui l’intitule Le Rock de Bordeaux, en référence à la prison de Bordeaux à Montréal. Elle est interprétée parJohnny Farago et à noter que le producteur n’est autre que René Angelil, le mari de Céline Dion. Le Canada connaîtra aussi une version pour enfant adaptée par C. Tremblay pour Patof – alias Jacques Desrosiers – sous le titre La Théière de Polpon. Jesse Garon reprendra également la chanson mais en anglais.

Treat Me Nice est adaptée en France dès 1957 sous le titre Fais-moi peur par Robert Alain, mais ne sera reprise que bien plus tard par Chris Evans. AuCanada la chanson connaîtra deux adaptations, la première écrite et interprétée par Irène McNeil s’intitule, Sois gentil, la seconde par Dante Denis Pantis -adaptée par Gilles Brown avec pour titre Pense à moi

Bien qu’adaptée en France par Michel Emer – auteur, entre autres, de L’Accordéoniste pour Edith Piaf – sous le titre Jeune et belle,Young and Beautiful ne fera l’objet chez nous d’aucune reprise. Elle trouvera à l’inverse une interprète au Canada, Simone Aube qui l’adapte avec pour titreTu es seul

I Want To Be Free sera adaptée en français par L. Lelièvre et Nada sous le titre Je veux être libre, sans toutefois être enregistrée. C’est le groupe canadien César & les Romains qui la mettra à son répertoire avec pour titre Alors c’était lui. 

Baby I Don’t Care est reprise en France parJohnny Hallyday, en 1961, avec pour titre Sentimentale sur des paroles, une nouvelle fois, de Michel Emer, puis par Sammy Frank. Eddy Mitchell conservera le texte à quelques mots près lorsqu’il l’enregistrera en 1963 pour l’album Eddy in London.

Don’t Leave Me Now a été adaptée sous le titre Premier amour par J. Moreau. Elle est reprise tout d’abord par Johnny Hallyday, puis par les Rockers. En 2003, Michel Mallory l’intitule cette fois Ne t’en vas pas pour l’album de Frank Michaël Thank You Elvis.

Musiciens des sessions :

Guitares : Scotty Moore, Elvis Presley

Contrebasse : Bill Black

Basse : Elvis Presley (3 mai)                                  

Batterie : D.J. Fontana

Piano : Dudley Brooks, Mike Stoller (3 mai), Elvis Presley (3 & 9 mai)

Choristes : The Jordanaires

Ingénieur : Thorne Nogar

Producteur MGM : Jeff Alexander

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