UN SHOW AVEC ELVIS

LONG BEACH, CALIFORNIE
15 NOVEMBRE 1972, 20H30

Alors que le film EPiC de Baz Luhrmann a remis en pleine lumière l’année 1972, une année exceptionnelle en tous points, Jean-Etienne Baduel, auteur avec Erik Lorentzen de l’immense ouvrage de référence sur les tournées de 1970 à 1977 : Elvis: Eleven Hundred And Twenty-Four, The Concert Files, revient pour nous sur l’un des concerts emblématique du dernier Tour de l’année…

Le Tour 5 a été un véritable succès, notamment grâce aux concerts au Madison Square Garden, encensés par la presse, ainsi qu’aux trois spectacles à Chicago qui ont attiré 55.000 spectateurs. Après une saison 7 exceptionnelle à Las Vegas durant l’été 1972, Elvis ressent le besoin de se reposer, car un grand défi l’attend dans quatre mois : le fameux show Aloha From Hawaii

Après son dernier concert à Las Vegas, le 4 septembre 1972, Elvis reste sur place pendant deux semaines, puis se rend à Los Angeles le 16 septembre pour un repos bien mérité. Il profite ensuite de quelques jours à Palm Springs avec Linda Thompson avant de rentrer à Graceland début octobre. Il y passe le reste du mois, profitant de sorties cinéma avec ses amis et Linda.                                                                                                                                              

Début novembre, il retourne à Los Angeles, et c’est à ce moment-là que sort en salle son dernier film, Elvis On Tour, qui recevra un Golden Globe et dont lors des concerts un calicot fait, en bas de scène, la publicité. Durant son séjour automnal à Los Angeles, Elvis rend visite à Ed Parker, maître de karaté, pour se changer les idées, car le divorce avec Priscilla lui pèse beaucoup.

Le 8 novembre 1972, le King commence le Tour 6 à Lubbock, au Texas. Ce tour est important, car il sert de répétition pour le show Aloha From Hawaii. Elvis y teste de nouvelles chansons et privilégie des salles plus petites pour être plus proche de son public. Cette tournée est très intéressante car artistiquement, il s’agit incontestablement d’une transition ; nous pouvons effectivement parler de Tour de répétition en vue du show Aloha From Hawaii puisque les trois dernières dates auront lieu à l’International Center d’Honolulu à Hawaii, la salle où il doit donner le show du siècle. Il va tester des chansons comme Burning Love qu’il n’a étrangement pas chanté – alors que le single remportait un énorme succès – lors de la dernière saison à Las Vegas, en août 1972. Il chante merveilleusement bien Just Pretend, peut-être pour voir s’il peut l’intégrer au show d’Aloha. Il choisit de jouer dans de plus petites salles comme à San Bernardino où, bien que les deux shows soient Sold Out, la salle ne peut contenir plus de 7.200 personnes. On peut imaginer qu’il a choisi ce type de salles, car elles lui donnent une plus grande proximité avec son public :  ressentir les réactions des spectateurs ce qui est forcément moins le cas dans des salles de 20.000 personnes.

C’est aussi un Tour qui suit un Summer Festival à Las Vegas cequi représente chaque année un réel évènement. Il reprend là en tournée, les nouvelles chansons introduites à Las Vegas ou Lake Tahoe. On s’en rend compte avec Fever – qui obtient un beau succès -, I’ll Remember You et What Now My Love. Mais ce ne sera cependant pas le cas pour certains titres, puisqu’il n’interprétera ni Steamroller Blues, ni My Way qu’il a chanté au cours de presque tous les shows à Las Vegas lors de la dernière saison.

Comme toujours, il chante pour se faire plaisir et, comme toujours, pour faire plaisir à son public. Pourtant, il ne les chantera pas toutes les 12 et 14 janvier 1973 à Hawaii. C’est le cas de Until It’s Time For You To Go, You Don’t Have To Say You Love Me ou encore How Great Thou Art. A l’inverse, il ne chante pas une seule fois An American Trilogy lors de cette tournée, alors que ce sera le « grand final » du show d’Aloha… Sur scène, il est le King et personne n’a rien à lui imposer et vocalement, il sera chaque jour au top !…

Long Beach, Californie
Mercredi 15 novembre 1972.
Long Beach Arena
Show 514
Spectateurs : 14.000.
Jumpsuit : Saturn.
Tour 6 du 8 au 18 novembre 1972.
11 shows

Le 15 novembre 1972, alors que le temps est nuageux et que la température est de 16°, Elvis Presley donne son second show à Long Beach en Californie. La veille, le show qu’il a donné dans la même salle, la Long Beach Arena, où il portait l’Aztec Star – surnommé également le Tiffany suit – a été grandiose et, tout comme ce soir, il était Sold Out. Lisa-Marie est présente en compagnie de Linda Thompson.

Et comme la veille, au moment où les lumières s’éteignent et que commence à retentir les premières notes de Also Sprach Zarathoustra, le cœur des 14.000 spectateurs se serre à l’unisson. Le King apparait sur scène vêtu d’un magnifique jumpsuit blanc, le Saturn – surnommé également le Planet suit – assorti de strass en argent et d’une cape blanche doublée en argent.

C’est la première fois qu’il le porte sur scène – il ne le portera qu’une seule fois lors de ce tour, puis deux fois lors de la saison 8 à Las Vegas, le 13 février 1973 dîner et pour la dernière fois le 16 février dîner suivant, soit trois fois en tout et pour tout.

Lorsqu’il entame CC Rider, on entend tout de suite qu’il est au top de sa forme et que le show va être exceptionnel comme les sept shows précédents. La voix est limpide et puissante. Il met beaucoup de variations sur la chanson ce qui fait encore plus hurler la foule. Elvis est d’autant plus motivé que Lisa-Marie est présente dans la salle !

I Got A Woman est elle aussi très bien chantée… il ne dit qu’un « well » avant de l’attaquer. Il est très appliqué ; les Sweet Inspirations frappent dans leurs mains pour rythmer la chanson, cependant, cette fois, il n’y incorpore pas Amen. Il salue le public et dit qu’il espère qu’il va profiter de ce show ; il enchaîne sur une version très délicate de Until It’s Time For You To Go ; celle-ci est assez proche de celle qu’il a donné en avril 1972 et qui figure dans le film Elvis On Tour ; Kathy Westmoreland est toujours aussi phénoménale lorsqu’elle accompagne Elvis vers la fin de la chanson. Cette chanson qu’Elvis a dans son répertoire depuis août ne sera pas choisie pour figurer dans le show d’Aloha.      

A peine le public l’acclame qu’il donne une magnifique version de You Don’t Have To Say You Love Me ; que dire ? si ce n’est qu’il y donne toute sa puissance vocale et son émotion.

Sur Polk Salad Annie, Jerry Scheff donne certainement l’un des plus beaux solos qu’il ait pu jouer ; la fin est incroyable, Elvis se donne tellement physiquement que l’on a l’impression qu’il ne s’arrêtera jamais ! Incontestablement l’une des meilleures voire la meilleure version de Polk Salad Annie de l’année 1972 qui nous soit parvenue. La foule est en délire, c’est une standing ovation ; les spectateurs ont compris qu’ils ont assisté en direct à un moment tout simplement exceptionnel. Même très jeune à l’époque, Lisa-Marie devait être très fière de son papa !

Après un léger intermezzo joué par le TCB Band, le King, avec son humour toujours décalé, dit au public qu’il va jouer un medley de chansons folkloriques grecques !… On ressent chez certains spectateurs une sorte d’étonnement tandis que la majorité a compris que c’était une blague, connaissant l’humour décalé d’Elvis ! Il enchaine sur Love Me. La version est parfaitement interprétée. Le tempo est parfait et Elvis s’applique vraiment sur les paroles. Alors que c’est une chanson sur laquelle il rit souvent, celle-ci est exécutée avec beaucoup de sérieux ; il double la fin de la chanson car les Stamps ont chanté par erreur la dernière note sur le premier couplet ; mais comme tout grand professionnel, cela ne s’entend absolument pas.

Il fait durer un peu plus que d’habitude le final exécuté par les Stamps (peut-être pour les taquiner un peu… !).                                                                                                                                       

Il poursuit en chantant ses succès des années 50’ avec All Shook Up ; le tempo est beaucoup plus rapide que l’originale – enregistrée le 12 janvier 1957 en 10 prises – mais même s’il l’expédie quelque peu, il lui laisse une sonorité très rock tant instrumentale que vocale. S’en suit une très belle version de Heartbreak Hotel, très blues, avec une Glen Hardin au top de sa forme.

Avec Blue Suede Shoes, l’impression est la même qu’avec All Shook Up ; bien que le tempo soit très (trop) rapide, le King s’applique à en donner une version revisitée… on se doute qu’il a beaucoup moins de plaisir qu’à chanter Heartbreak Hotel ou encore Love Me Tender – c’est-à-dire les chansons les plus douces de son répertoire des années 50. De façon très surprenante, peut-être pour la première fois, la partie du concert consacrée aux tubes des années 50 est entrecoupée par une magnifique version de The Wonder Of You introduite dans ses concerts de janvier/février 1970 à Las Vegas. La première fois qu’il interprétera ce véritable bijou de son répertoire sera le 18 février 1970 dîner, même si nous ne possédons malheureusement aucune trace sonore à ce jour de ce show. En revanche, il commence à chanter la chanson à partir du second couplet : And when you smile the world is brighter, You touch my hand and I’m a king… -Et quand tu souris, le monde s’illumine, tu me touches la main et je suis roi…-.

Il avait déjà  chanté la chanson une fois pendant ce Tour, le 9 novembre, à Tucson, Arizona.

Puis, comme si de rien n’était, il enchaine de nouveau sur ses grands succès des années 50’ avec le medley Teddy Bear/Don’t Be Cruel. Vers la fin de Don’t Be Cruel, il s’amuse à stopper la chanson et laisser un silence d’une seconde environ, mais c’est assez pour entendre la foule hurler en attendant qu’il reprenne le refrain final.

Puis, il annonce qu’il va chanter la chanson de son premier film, Love Me Tender, les chœurs, la batterie de Ronny Tutt accompagnent parfaitement cette superbe ballade indémodable et pour toujours associée à Elvis Presley. Il enchaine avec un splendide medley Litlle Sister/Get Back où il encourage pour son solo de guitare sur Get Back James Burton. Le final de Ronnie Tutt est splendide. Même si Elvis l’a beaucoup interprété à Las Vegas, beaucoup de spectateurs l’entendent pour la première fois. En effet, il ne l’a chanté en tournée que deux fois – le 6 avril 1972 à Detroit et le 16 juin 1972 à Chicago. Il faudra attendre 1976 pour que l’inverse se produise et que les nouvelles chansons soient chantées en tournée avant d’être reprises à Las Vegas et Lake Tahoe.

 Elvis s’amuse beaucoup comme il le fait souvent sur le début de Hound Dog… Il commence par murmurer You ain’t…You ain’t… et s’adresse au public en disant, les genoux baissés : Vous ne savez pas ce que je veux faire… vous ne pouvez que le deviner… Quand j’ai enregistré cette chanson, ma voix était beaucoup plus aiguë et je ne peux pas chanter en me tenant droit… Bien entendu, la salle croule sous les fous rires. Comme c’est le cas durant cette année 1972, Elvis commence doucement à chanter la chanson, sur sonorité bluesy jusqu’au moment où il s’arrête avant de chanter sur un tempo de folie You Ain’t Nothing But A Hound Dog !… le public rugit de plaisir en criant et applaudissant. Clairement, le King a réussi son effet !                                                                                                  

Le King présente I’ll Remember You comme étant sa chanson préférée. Elle a été écrite par le chanteur Kui Lee en 1964 et sort en 1965. Elvis l’enregistre le 10 juin 1966 dans le Studio B de RCA à Nashville en 19 prises – seulement trois dont le master nous sont parvenues à ce jour. Il enregistre cette chanson moins de 6 mois avant le décès de Kui Lee d’un cancer. Son décès touchera Elvis qui reversera l’intégralité des bénéfices du show d’Aloha à la Kui Lee Cancer Fund pour un montant de $75.000 – ce qui correspond à plus de $530.000 en 2026. Elvis maitrise parfaitement la chanson et y donne une émotion toute particulière. Le public ne s’y trompe pas et lui fait une standing ovation.

Toujours dans la douceur, mais dans un tout autre style, Elvis interprète le magnifique gospel How Great Thou Art. Le silence est total dans la salle, le public l’écoute religieusement en donner une superbe version. Les Stamps enchaînent ensuite de façon parfaite et Elvis reprend le couplet avant de chanter le refrain et le final qui donnent la chair de poule. C’est splendide. Les adjectifs manquent pour décrire la pureté de cette version.

Retour au rock’n’roll, avec une bonne version de Suspicious Minds assez typique des années 1972/1973. On entend distinctement J.D. Sumner reprendre en canon après Elvis sur le second refrain : I Can’t Walk Out… Plus la chanson progresse, plus elle monte en intensité ; le riff particulier de James Burton et le jeu de batterie de Ronnie Tutt tendent à faire penser qu’Elvis se déchaine en faisant de nombreux katas !                                                              

Après l’introduction des musiciens, des choristes et de l’orchestre de Joe Guercio, Elvis donne une magnifique version de Burning Love ; c’est lors de cette tournée qu’Elvis va commencer à réellement chanter cette chanson. Il en avait donné des versions plus approximatives devant les caméras du documentaire Elvis On Tour en avril 1972 à Greensboro (14 avril 1972) et San Antonio (18 avril 1972)). Le tempo est proche de la version studio et le final dure assez longtemps.

Elvis enchaine avec l’un de ses classiques mais qu’il vient d’introduire pour la première fois en live lors de la dernière saison à Las Vegas (Summer Festival 1972), Fever. Son interprétation avec ses jeux de jambes et d’épaules a l’effet escompté sur la gente féminie.

A peine a-t-il terminé la chanson qu’il présente la petite Lisa-Marie qui est présente dans la salle ; Elvis est très heureux de l’avoir auprès de lui sachant qu’il est en pleine procédure de divorce. Il plaisante en disant : qu’elle est en train de regarder son papa se produire pour la première fois sur scène et… se ridiculiser devant 14.000 personnes» ! 

Le King donne une magnifique version de You Gave Me A Mountain ; les versions de 1972 et de 1973 sont particulièrement belles car Elvis y donne une émotion toute particulière. C’est aussi une chanson qui permet d’apprécier sa puissance et ses capacités de variations exceptionnelles vocales. Le final est tout simplement splendide et déchirant. Elvis remercie le public et interprète Can’t Help Falling In Love qui marque la fin du show ; pour autant il s’applique jusqu’à la dernière note et en donne une version excellente.

Ce show est admirable tout comme tous ceux de cette tournée qui sera la dernière avant les deux shows qu’il donnera à Honolulu deux mois plus tard.

Nous avons la chance ici que le fan qui a enregistré le concert ait laissé tourner son magnétophone jusqu’à la fin de celui-ci, car une fois passé le mythique : Elvis Has Left The Building, on peut entendre Al Dvorin annoncer qu’il est possible d’acheter des souvenirs du concert : programmes… leurs prix, puis la sortie au cinéma du film Elvis On Tour et du prochain show d’Elvis à Hawaii. Nous entendons ensuite les spectateurs parler entre eux, notamment sur le fait que le spectacle était excellent et qu’Elvis est « le meilleur chanteur ». Les journalistes auront, bien naturellement, le même ressenti. La journaliste Denise Kusel du Press Telegram titre : Elvis Presley fait toujours vibrer ses fans. Si elle note chez lui une certaine mélancolie apparente, elle ne tarit pas d’éloge sur le spectacle et sur le King : REGARDER Elvis en action, c’est un peu comme une thérapie par électrochocs : les nerfs sont mis en ébullition, puis tout devient vide et engourdi pendant que j’essaie de rassembler mes forces mentales et de me souvenir de ce qui s’est passé après que le groupe de Presley ait commencé le concert avec un retentissant Also sprach Zarathoustra (…) il n’y a pas de doute sur le talent de Presley. Sa voix est mûre, enrichie par la vie. Son sourire est chaleureux et magique.

Elle termine sur une comparaison entre le premier concert auquel elle a assisté lorsqu’elle était jeune adolescente et celui-ci : La première fois que j’ai vu Elvis, j’avais 13 ans. J’ai grimpé à l’échelle de secours de l’hôtel Hollywood Knickerbocker, puis je me suis glissé par la fenêtre. Il se tenait dans le couloir devant sa suite. Il m’a donné son autographe. Puis on m’a escorté dehors (par la porte d’entrée). Je suis reparti heureuse. Mercredi soir, j’ai quitté la Long Beach Arena heureuse. Tout comme 14 000 autres personnes. 

Paul Scott du Valley News en date du 24 novembre 1972 titre son article : Elvis enthousiasme 15 000 personnes lors d’un concert à Long Beach. S’il critique la première partie avec Jackie Kahn qui a fait peu rire le public et les Sweet Inspirations dont les reprises des titres d’Aretha Franklin n’étaient pas impressionnantes, il s’en prend surtout  aux méthodes de merchandising agressives mises en place par l’équipe du Colonel Parker

bien qu’il dise LB14 que le public d’Elvis a été beaucoup plus réceptif et agréable à cet égard que celui des Rolling Stones qui s’étaient produits quelques semaines plus tôt dans la même salle -, il est très élogieux quant au show d’Elvis. Il écrit qu’il a « enthousiasmé une salle comble » et avec humour qu’une grande partie du concert semblait tout droit sortie des années 50, avec des fans hurlants réagissant à chaque mouvement de Pelvis. Apparemment, la moitié du public avait apporté son appareil photo, car chaque fois que Presley se tournait dans une nouvelle direction, il était accueilli par une rafale de lumière et de cliquetis d’obturateurs. Il termine son article en disant que : Presley possède une voix rock-gospel qu’aucun chanteur actuel ne peut égaler. Son sens du spectacle ne fait qu’ajouter au divertissement, contribuant à faire des concerts d’Elvis plus qu’un simple plaisir musical.                                                                  

Ce concert audience d’excellente qualité, a fait, au cours du temps, l’objet de plusieurs éditions. Tout d’abord, en 1971, sur le A New Live Expérience (MAC), puis, en 1993, sur le Return To Long Beach (Tiger Records) et, en 2011, sur le Downtown Long Beach (Touchdown Productions). Plus récemment, en 2024, on trouvait les deux concerts du 14 et 15 novembre réunis, sur le Long Beach California (Paradise Road Records).

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