The Jungle Room Sessions

29 au 31 octobre 1976

5 331 mots
23–34 minutes

  « …Je suis tellement fatigué d’être ELVIS PRESLEY. »

Que le temps passe vite et pourtant…Il y a à présent 50 ans, Elvis nous offrait son ultime session d’enregistrement, quatre chansons, qui loin de nous éloigner, bien au contraire, nous rapprochent de lui et font qu’il nous semble que le temps se soit mis en pause depuis, tant son œuvre est devenue intemporelle. Bien que fatigué, dans les semaines qui suivront il nous fera cadeau d’une dernière pépite, en live cette fois : Unchained Melody, un chef d’œuvre de pureté, de sensibilité, que lui seul pouvait nous donner. Au mois de janvier 1977, une nouvelle session sera envisagée aux Studios Creative Workshop de Nashville qui malheureusement avortera et que nous rapportons également ici. La session de la Jungle Room, sera bien, hélas, la dernière, rendant dans le même temps ce salon si atypique de Graceland, à jamais mythique … 

Le 27 octobre après avoir donné le dernier concert de sa 22ème tournée à Carbondale dans l’Illinois, Elvis a regagné directement Memphis où sans attendre, il va débuter, le 29 octobre, une nouvelle session d’enregistrements dans la Jungle Room. Là, il va retrouver en partie les musiciens des sessions du 2 au 7 février qui déjà ont eu lieu dans la Jungle Room avec toutefois quelques changements : Tony Brown remplaçant Glen D. Hardin au piano et Chip Young apparaissant à la guitare. Chez les Stamps, Gary « Buck » Buckles remplace Bill Baize alors que Sherrill Nielsen s’est joint au groupe. Larry Schnapf dirige à nouveau les opérations, tandis que Tom Brown, Mike Moran et Ron Olson sont les ingénieurs du son et Felton Jarvis, le producteur.

Pour améliorer l’acoustique la pièce a été tapissée de couvres lits et de couvertures, cependant que l’on change également, selon leclimat des chansons, la couleur des ampoules. Mais en vérité, le cœur n’y est toujours pas et le fait que l’on se trouve à domicile ne facilite guère les choses. David Briggs : Les sessions à Graceland étaient inhabituelles. C’est inhabituel d’enregistrer à côté d’une cuisine. C’est très pratique aussi, parce que nous avions de quoi manger. Cuisine dans laquelle officie alors Pauline Nicholson.

Les sessions censées débuter chaque soir à 21h, sont prévues par tranches de trois heures avec à chaque fois une coupure d’une heure, et ce jusqu’à huit heures du matin. Felton a apporté plusieurs maquettes à Elvis, qui a fait son choix à l’étage, pendant que les musiciens s’installaient dans la Jungle Room. Chip Young : La dernière session que j’ai faite avec Elvis c’était à Graceland en octobre 1976 et c’était proche du fiasco. Le camion de la production était dehors et les câbles couraient à travers la maison. Vous savez, ce n’était pas très bon techniquement et je ne pense pas qu’Elvis avait l’esprit à ça non plus. En fait, je n’ai jamais compris pourquoi il voulait enregistrer chez lui. Elvis ne prêtait jamais attention à ce genre de détails. Il n’avait pas l’esprit technique. Quand nous avons terminé les sessions, il monta à l’étage et donna à chacun de nous des effets personnels, chemises… du style avec un grand col et larges de manches. Il a serré mon cou et m’a dit : La prochaine fois que nous enregistrerons, je viendrais enregistrer dans ton studio de Murfreesboro. Mais il n’a jamais plus enregistré. 

29 octobre 1976. JUNGLE ROOM, GRACELAND, MEMPHIS.

Cette première nuit de session débute à 21h pour se terminer à huit heures du matin, le 30, avec entre-temps deux légères coupures d’une heure. Seulement trois titres seront mis en boîte, dont un tube de plus : Way Down.

It’s Easy For You a été écrite par Andrew Lloyd Webber et Tim Rice – parolier anglais de renommée mondiale. Leur collaboration a été concrétisée par des comédies musicales et des films musicaux à succès : Joseph and the Amazing Technicolor Dreamcoat, Jesus Christ Superstar, Evita… Tim Rice a travaillé également pour les studios Walt Disney et participé à la création d’œuvres comme Aladdin, La Belle et la Bête et Le Roi Lion…Cette carrière lui a permis de récolter les distinctions les plus fameuses comme l’Academy Award, le Golden Globe Award,le Tony Award ou encore le Grammy Award. 
Sir Tim Rice : Ma femme était proche de quelqu’un qui travaillait pour Freddy Bienstock. Il avait forcément entendu parler de moi car j’avais eu quelques succès notamment avec le tube Jesus Christ Superstar. J’ai toujours espéré écrire quelque chose pour Elvis. Je l’avais découvert avecAll Shook Up, son look était irréel, sa voix était irréelle et ses chansons incroyables. Il venait d’une autre planète. Comment aurais-je pu le croire, si on m’avait dit alors que, dans moins de vingt ans, Elvis chanterait une de mes chansons. Nous avons fini par lui écrire une ballade, It’s Easy For You, et un rock, Please Don’t Let Lorraine Come Down. Nous avons passé les deux démos sans grand espoir qu’elles soient retenues par Elvis. Il a fait It’s Easy For You ou délibérément les paroles font penser à sa situation avec Priscilla. Je ne sais pas s’il a écouté l’autre. Bien entendu, j’ai eu connaissance de la version sortie sur l’album Moody Blue, mais je trouvais que l’ensemble était un peu étouffé, récemment j’ai découvert celle éditée sur le Jungle Room Sessions et je préfère cette dernière. C’est parfait, son arrangement est beaucoup plus léger. Au début vous entendez Elvis dire un truc du genre : Ces paroles me rappellent quelqu’un… Il a réalisé qu’elles évoquaient sa situation. Il l’a magnifiquement réussi. C’était un véritable interprète, ses shows étaient fantastiques, il était tellement bon. C’était l’une des plus grandes voix de tous les temps. Est-ce le fait que tout devenait compliqué pour lui, qu’il savait que sa séparation avec Linda Thompson était proche, qu’une partie de l’édifice s’écroulait, mais Elvis sait senti immédiatement concerné par la chanson. A tel point qu’en cours de session, il se met même à réciter ses paroles : J’avais une femme et j’avais un enfant. Je les ai laissé partir… Puis il ajoute : Quel fils de pute, je me suis laissé emporter trop facilement par mon émotion !…Concerné visiblement il l’est car, dès la première prise, l’interprétation est parfaite, il en fait juste une seconde qui sera retenue pour figurer sur l’album Moody Blue (AFL1 2428). 

On doitWay Down à Layng Martine Jr. auteur à succès interprétés par des artistes tels que Jerry Lee Lewis, Carl Perkins, Bo Diddley, The Pointer Sisters, Trisha Yearwood, Reba Mc Entire, Barry Manilow… Layng Martine Jr. :J’ai grandi en idolâtrant Elvis. Adolescent, j’ai même enregistré un disque où je l’imitais. Je lui ai fait parvenir beaucoup de chansons dans son style car j’ai cela dans le sang. Je n’ai pas écrit Way Down spécialement pour lui. Je l’ai juste écrit pour le feeling, j’aime l’excitation que procurent des chansons comme Hound Dog ouWhole Lotta Shakin’ Goin’ On et j’espère être parvenu à quelque chose comme cela. Avec mon éditeur, Ray Stevens, nous avons fait une démo – présente dans le livre Writing For The King (Ftd 88697 02027.2) – qu’ironiquement j’ai proposé les mois suivants à plusieurs artistes et producteurs sans succès. J’étais très surpris car je l’adorais. Je n’ai jamais rêvé une seule seconde que le plus grand artiste de tous les temps puisse l’enregistrer. Voilà comment cela s’est passé. Un excellent éditeur de Nashville, Bob Beckham, m’a demandé si je n’avais pas des chansons à proposer à Elvis. J’ai immédiatement pensé à trois de mes compositions que j’avais en réserve dont Way Downet Don’t Boogie Woogie When You Say Your Prayers Tonight enregistrée plus tard par Jerry Lee Lewis – reprise en France par Eddy Mitchell sous le titre Pas de Boogie Woogie. A cette époque, vous deviez remettre un disque à l’éditeur. Evidemment, ce disque ne pouvait contenir que deux chansons, une sur chaque face. Cela coûtait très cher de faire un disque. J’ai dû éliminer une de mes chansons. J’avais décidé d’enlever Way Down, mais ma secrétaire n’était pas du même avis. Je l’ai  écoutée et j’ai gardé Way Down. J’ai déposé le disque chez Beckham. Quelques semaines plus tard, Felton Jarvis a contacté Ray Stevens en lui disant qu’il aimait Way Down et qu’il pensait qu’Elvis l’aimerait aussi. Quelle excitation pour moi ! Les mois ont passé et je n’ai rien vu venir. Quatre mois plus tard, j’ai entendu qu’Elvis cherchait de nouveau des chansons. J’ai redonné la démo de Way Down à Bob Beckham. Sa secrétaire m’a recontacté en me disant qu’elle pensait qu’Elvis avait déjà enregistré cette chanson. Je lui ai répondu que c’était impossible, que je m’en serais rendu compte. Elle s’est renseignée et m’a confirmé qu’Elvis l’avait bien enregistrée. J’ai foncé annoncer la nouvelle à mon épouse. Nous étions sous le choc. A cette époque, je ne savais pas que c’était le dernier enregistrement studio du King. Mais je n’étais pas au bout de mes émotions. Felton Jarvis m’a contacté lorsqu’il était en train de mixer la chanson. Je l’ai rejoint au studio. J’entendais sans arrêt ma chanson. Je me demandais : Est-ce un rêve ? Elvis ? Le gars dont je regardais la photo pendant mes heures de cours au lycée. Maintenant, il chantait une de mes compositions. Pour moi c’était absolument irréel. Way Down est devenue numéro un au country US Chart, elle est entrée dans le Top 20 Pop. Elle s’est également classée numéro un en Grande Bretagne et en France. Que ma vie se soit connectée à un moment à la sienne, aujourd’hui encore cela me semble hallucinant. Vous imaginez que je peux rouler dans ma décapotable un soir d’été et écouter mon idole interpréter ma chanson !…
Ce témoignage est éloquent et montre à quel point Elvis est entré dans la vie des gens. Et en ce qui concerne Layng Martine Jr. la connexion est totale, puisque Way Down, après qu’il est interrompu la première prise en disant : Excusez-moi, c’est ma faute… sera mise en boîte en seulement trois prises. La dernière apparaîtra à la fois sur un single (PB 10998) qui sort, le 6 juin 1977, avec Pledging My Love en face B, ainsi que sur l’album Moody Blue (AFL1 2428). 

Pledging My Love. Ce blues/ballade a été écrit, en 1954, par Ferdinand Washington et Don Robey. Elle est enregistrée la même année par Johnny Ace (Duke Records 136), spécialiste de ce style, né en 1929 à Memphis. Celui n’aura cependant pas connaissance du succès de la chanson – n° 1 au R&B, 17ème au Hot 100, en 1955 – car il décède, le 24 décembre 1954, dans des conditions qui pour certains restent encore confuses. Selon Curtis Tillman, le bassiste de Big Mama Thornton qui était présent : Nous jouions dans l’Auditorium de Houston et entre deux sets voilà exactement ce qui s’est passé. Johnny avait bu et il y avait ce pistolet qu’il agitait autour de la table et quelqu’un a dit : Sois prudent avec cette chose… et il a dit : C’est bon ! Le Gun n’est pas chargé… et il l’a pointée sur lui avec un sourire sur son visage et Bang !! Si Johnny Otis, qui était son producteur, affirme qu’il était coutumier du fait et jouait fréquemment à la roulette russe, d’autres évoquent la possibilité d’un meurtre. Quoi qu’il en soit, Johnny Ace venait d’entrer dans la légende et il fera l’objet par la suite de multiples hommages, à l’image de la chansonThe Late Great Johnny Ace écrite par Paul Simon, cependant que Pledging My Love fera partie aussi bien de la bande son du film Christine de John Carpenter que de celles de Back to the Future – Retour vers le futur -, Bad Lieutenant de Abel Ferrara ou Mean Streets de Martin Scorsese …
Bien que l’on ne puisse pas faire plus simple au niveau des paroles, Pledging My Love fera l’objet de très nombreuses reprises. Il est fort probable que ce soit le guitariste Chip Young qui ait proposé la chanson à Elvis, car il avait lui-même produit quelques temps plus tôt l’album de Delbert McClinton, Genuine Cowhide (ABC Records 959), dans lequel elle figurait dans un style proche du R&B. 
La couleur de Pledging My Love est très teintée années 50 et Elvis aurait d’ailleurs très bien pu la reprendre à cette époque. La voix est ici plus mature et le résultat montre cependant qu’il n’a rien perdu du feeling qui a fait son succès, les musiciens sont à l’unisson, un retour aux sources qui fait visiblement le bonheur de tous. Pour preuve, dès la prise 3, ils font tourner la chanson plus de cinq minutes, alors que la version finale – prise 6 – ne fera que 2’47. Celle-ci va figurer, le 6 juin 1977, sur un single (PB 10998) avec Way Down en face A, ainsi que sur l’album Moody Blue (AFL1 2428). 

30 octobre 1976. JUNGLE ROOM, GRACELAND, MEMPHIS 

Cette nuit encore la session est prévue pour débuter à 21h, pour se terminer à huit heures du matin, le 31. C’était sans compter que visiblement le King avait déjà l’esprit ailleurs…

Fire Down Below. On doit ce titre au bassiste du King, Jerry Scheff. Celui-ci : C’est un rock’n’roll. Une nuit, nous étions assis dans le Lisa Marie, l’avion d’Elvis, et je lui ai demandé : Pourquoi ne fais-tu plus de Rock’n’Roll ? Et il m’a répondu : Je n’en trouve pas qui me plaise. Aussi, quand je suis rentré chez moi, j’ai écrit Fire Down Below, puis je l’ai joué à Felton Jarvis à qui elle a plu immédiatement. Nous avons travaillé sur l’instrumental pendant une heure dans la Jungle Room, puis Elvis m’a appelé dans sa chambre et m’a dit : Ecoute Jerry toi et les gars faites votre partie et je te promets de mettre ma voix dessus… Mais je pense que c’était un retour à ce qu’il ne voulait plus faire et qu’il était encouragé dans ce sens. Pourtant la chanson est de la même veine que Way Down enregistrée deux jours plus tôt, mais il semble en fait que quand Elvis est arrivé dans la Jungle Room près à travailler, le groupe était totalement déconcentré plus enclin à la rigolade et à rire de blagues plus stupides les unes que les autres, Elvis les interrompant en disant : Hey, les gars un peu de sérieux, il s’agit d’une session d’enregistrement… Puis, il disparut tout à coup et est monté dans sa chambre. Tony Brown : Tout le monde était prêt à enregistrer Fire Down Below lorsqu’une livraison est arrivée. Il était très excité, et cela a détourné son attention, et la chanson ne fut jamais enregistrée. 

Dans les mois qui suivirent, Elvis n’ayant visiblement aucune envie de venir enregistrer en studio et Felton Jarvis étant à court d’idée, Fire Down Below, refera surface par l’intermédiaire de sa femme Mary, mais on en restera là.  Ce n’est qu’en 2000 que les fans découvriront son instrumental sur l’album, The Jungle Room Sessions (Ftd 74321 74931.2). 

La chanson sera finalement enregistrée, en 2001, par les membres du TCB Band et les Sweet Inspirations avec Terry Mike Jeffrey au chant sur un CD (Dog Toys) produit par Jerry Scheff.

He’ll Have To Go. Joe Allison demanda un jour à sa femme, qu’il entendait mal au téléphone, de se rapprocher de l’appareil. Lorsqu’il rentra chez lui, sa femme Audrey avait écrit la première ligne de He’ll Have To Go :  Mets tes douces lèvres un peu plus près du téléphone…La suite de la chanson sera écrite très vite : Prétends simplement que nous sommes ensemble tout seuls. Dis à l’homme de baisser le juke-box tout bas.Tu peux dire à ton ami là avec toi qu’il devra partir… 
He’ll Have To Go est tout d’abord enregistrée, en 1959, par Billy Brown (Columbia 41380) sans succès. Puis, la même année, le talentueux Jim Reeves la reprend à son compte et la place 2èm au Hot 100 et 1ère dans le classement country (RCA 47-7643), version dans laquelle on retrouve nombre de musiciens du King : Floyd Cramer, Bob Moore, Buddy Harman et Hank Garland. En 1960, la chanteuse Jeanne Black, comme aiment parfois le faire les Américains, lui répond avec la chanson He’ll Have To Stay ( Capitol 4368), qui obtient une excellente 4ème place au Billboard, la 6ème dans le Country. A noter que les paroles sont également de Joe et Audrey Allison. Cette version provoquera également une réponse de la part Johnny Scoggins (Fraternity 869) avec pour titre I’m Gonna Stay. 
Comme le souligne l’historien de la Country Music, Bill Malone : He’ll Have To Go, renferme à la fois tous les ingrédients chers à la country classique, mais sa structure et ses chœurs sont également dans la veine de la pop country. Un assemblage qui ne pouvait que convenir à Elvis. Cependant celui-ci est remonté dans sa chambre et lorsqu’il en redescend, accompagné de quelques-uns de ses amis, ils ont tous revêtus des costumes de gangsters et sont armés de fusils, il faut dire que nous sommes la veille d’Halloween. Il est bien sûr inutile dans ses conditions de poursuivre la session et l’on se contentera des deux prises instrumentales réalisées en son absence, Elvis posant sa voix sur la seconde le lendemain. Le master ainsi constitué apparaîtra, en juin 1977, sur l’album Moody Blue (AFL1 2428). 
Les quatre chansons mises en boîte vont faire l’objet d’ajouts instrumentaux dirigés par Felton Jarvis avec Brent Maher comme ingénieur, le 22 janvier 1977, au Creative Workshop Studio de Nashville pour Way Down et Pledging My Love où l’on note la présence de Randy Cullers aux percussions, et, les 6 et 7 avril suivants au Young ‘Un Sound de Murfreesboro chez Chip Young que l’on retrouve à la guitare avec John « Shane » Keister, au synthétiseur, et Weldon Myrick à la steel guitare pour It’s Easy For You et He’ll Have To Go.   

…Je suis tellement fatigué d’être ELVIS PRESLEY

En fait la session est interrompue par la livraison de nouvelles Harley Davidson que le King s’empresse d’essayer. A partir de ce moment-là, il n’est plus question d’enregistrer et tout le monde se quitte au petit matin. Destination Los Angeles pour certains, Nashville pour d’autres, comme J.D. Sumner à qui Elvis offre sa limousine blanche Lincoln Continental. Il les raccompagne tous, la maison se vide, il est las. Le dernier à partir est Felton Jarvis. Je suis si fatiguélui dit Elvis, Felton acquiesce :Tu as besoin de te reposer…Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, lui répond Elvis…Je voulais dire, que je suis tellement fatigué d’être Elvis Presley.

Cette fatigue à des conséquences jusque dans sa vie privée, et cette première semaine de novembre, voit le départ de Linda Thompson, qui ne supporte plus la vie qu’il lui fait mener. Celle-ci quelques années plus tard : Il était très affectueux et répondre à ses demandes ne me posait aucun problème. Lorsqu’il était à Las Vegas, j’étais pendant tout le mois à ses côtés et j’étais présente à chaque show. Il me disait qu’il pouvait comprendre que cela soit ennuyeux d’assister à tous les shows et que cela ne le dérangerait pas que je fasse autre chose, mais je ne voulais pas en rater un. Nous vivions avec intensité notre vie de couple. Je ressens ces quatre ans et demi passés avec lui comme une expérience de vie de dix ans. Je suis persuadée qu’au jour d’aujourd’hui, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui se rapproche de sa personnalité. Il savait donner tellement d’amour, tant sur le plan spirituel que matériel. Il était comme le Père Noël et éprouvait tant de plaisir à rendre les gens heureux avec un cadeau. Mais, Elvis menait une vie très destructive et je savais que j’étais entraînée dans cette spirale. J’ai donc opté pour la vie et non pour l’autodestruction. Dieu, lui, sait ce que j’ai fait pour l’aider, pour le sauver, mais rien n’y fit. Donc aujourd’hui encore je prendrais la même décision… Son bijoutier Lowell Hays : Quand Elvis et Linda se sont séparés, je pense qu’il était réellement sur la pente descendante. Il était malheureux après ça. Il était aussi malheureux qu’après la rupture avec Priscilla. Bon nombre des chansons qu’il interprétait lui étaient destinées. Il ne s’en est jamais remis. Et puis je pense que réellement il aimait Linda, mais il n’arrivait pas à se décider à l’épouser…
Histoire de se vider la tête, il prend alors quelques jours de vacances à Vail dans le Colorado avec Lisa Marie, puis passe par Palm Springs. De retour à Memphis il entre en possession de la Ferrari Dino 308 GT4 et offre la nouvelle Corvette Chevrolet à Lamar Fike. 
Le 19 novembre, il fait la connaissance, par l’intermédiaire de son ami George Klein, de Ginger Alden qui, dès le lendemain, l’accompagne pour une courte virée à Las Vegas… 

 A noter que le 22 septembre 2013, Lisa Marie, accompagné par son mari Michael Lockwood, marchant sur les traces de son père, a transformé la Jungle Room en studio d’enregistrement. Sa prestation a été diffusée, le 13 novembre suivant sur Ram Country via Yahoo Music. 

Il faut se souvenir également que si tous les fans du monde entier passent par la Jungle Room, celle-ci a accueilli aussi les plus grandes personnalités de tous horizons. Ainsi, le 30 juin 2006, le président américain George W. JR29 Bush a visité Graceland, en compagnie du Premier ministre japonais Junichirō Koizumi, grand fan du King, de la Première dame Laura Bush et de Priscilla et Lisa marie.

LES DISQUES

L’ALBUM MOODY BLUE (AFL1 2428) 

L’album Moody Blue (AFL1 2428) qui sort, en juin 1977, atteint la 3ème place du Billboard où il reste 31 semaines, la 1ère du Country et est certifié Double Platine. En Angleterre, il s’offre également une belle 3ème place et il en sera ainsi, à l’image de la France, dans de nombreux pays. Elvis peu enclin alors à regagner les studios, l’album qui ne comprend que dix titres, en propose quatre enregistrés live : Unchained Melody et Little Darlin’, le 24 avril 77 à Ann Arbor, Michigan, If You Love Me, le 26 avril 77 à Kalamazoo, Michigan, et Let Me Be There datant du 20 mars 1974 à Memphis, Tennessee. Les six autres titres ont tous été enregistrés dans la Jungle Room de Graceland : She Thinks I Still Care et Moody Blue, entre le 2 et 4 février 1976 etIt’s Easy For You, Way Down, Pledging My Love et He’ll Have To Go, entre le 29 et 31 octobre 1976. 

Moody Blue est le dernier album sorti du vivant du King. Bien qu’entré dans le top 40, un peu plus de trois semaines avant sa disparition, l’album fera un grand bon dans les classements après celle-ci. Sa toute première édition avait comme caractéristique d’avoir été édité en vinyle bleu, ce qui fera d’elle par la suite un objet rare, la seconde étant parue très vite en vinyle noir. Il faut noter que quelques exemplaires seulement ont été édités à titre expérimental, en blanc, rouge, vert, jaune et or ce qui en fait aujourd’hui des collectors inabordables.

Moody Blue reste encore aujourd’hui, l’un des albums favoris des fans, ce qui tout comme pour le From Elvis Presley Boulevard, tient sans doute à l’atmosphère toute particulière qu’il renferme par le fait qu’il ait été enregistré à Graceland, mais, là aussi, avant tout par la force émotionnelle de ses interprétations. Bien des années plus tard, tout comme l’album précité, lorsque apparaîtront les versions pures, sans overdubs, les prises inédites, sur des albums comme le Jungle Room Sessions (Ftd 74321 74931.2), ils feront parties des plus demandés.  

Moody Blue ne quittera jamais le catalogue. Edité en France, dès 1977, sous la référence PL 12428, il sera réédité en permanence. 

LE SINGLE
Le single Way Down/Pledging My Love (PB 10998) sort, le 6 juin 1977, va obtenir d’excellents scores : 18ème au Hot 100 US, n° 1 dans le classement Country et en Angleterre et il en sera ainsi dans de nombreux pays. Rééditée en Angleterre, en avril 2005,Way Down se payera même le luxe d’atteindre la seconde place de l’UK singles chart.

MADE IN FRANCE
Pledging My Love a été déposée à la Sacem en France par Jacques Larue sous le titre Petite heure, sans trouver d’interprète.
He’ll Have To Go a été interprétée chez nous par Lucky Blondo sous le titre, Il peut partir, paroles de Long Chris.

LES MUSICIENS

Guitare : James Burton, Chip Young, John Wilkinson, Charles Hodge 

Basse : Jerry Scheff

Batterie : Ronnie Tutt

Piano : Tony Brown                                                

Piano électrique : David Briggs

Choristes : J.D. Sumner & The Stamps Quartet, Myrna Smith, Kathy Westmoreland, Sherrill Nielsen

Ingénieurs : Mike Moran, Tom Brown, Ron Olson

Producteur : Felton Jarvis 

STUDIOS CREATIVE WORKSHOP, NASHVILLE
20 AU 24 JANVIER 1977

Les sessions du 29 au 31 octobre 1976 dans la Jungle Room de Graceland seront bien les dernières et pourtant, il aurait dû en être autrement… Après une année record de concerts, atypique par le fait qu’il ne soit pas allé en studio, mais qu’il ait enregistré dans son salon, et qui l’a surtout vu aller au bout de ses forces, compliquée par des problèmes internes à la Memphis Mafia et sa séparation d’avec Linda Thompson, il serait légitime qu’Elvis s’accorde un peu de recul. C’est ce qu’il fait dans un premier temps, après un court passage à Memphis, il se rend à Palm Springs où il fête son 42ème anniversaire en présence de Lisa Marie, suivi de quelques jours de vacances. 

Le 14 janvier, il est déjà de retour dans sa ville, Felton Jarvis ayant prévu une nouvelle session d’enregistrement dans les studios Creative Workshop de Nashville à partir du 20 et ce jusqu’au 24, dans l’idée de compléter l’album à venir. Cependant les choses ne vont pas se passer comme prévu. Elvis ne se présente pas tout d’abord, le 20, il arrive le lendemain, il a semble-t-il attrapé froid et souffre d’un mal de gorge. Mais il ne se présente pas plus les jours suivants, préférant rester dans sa chambre d’hôtel et retourne à Memphis dès le 24, sans avoir parait-il mis les pieds dans le studio. Il ne s’agit évidemment pas d’un caprice, ce n’est pas dans son caractère, le cœur n’y est tout simplement pas. Pourtant, au moins six titres ont été sélectionnés, alors que d’autres comme Mustang Wine de Steve Earle, interprété notamment, par Carl Perkins – présente, en 1978, sur la face A de sa chanson hommage à Elvis The Whole World Misses You (Elvis We Love You) – et Miss Misunderstood de Carl Perkins ont été rejetés. Dépité Felton Jarvis en profitera pour faire un ajout d’instruments sur Way Down et Pledging My Love, enregistrés en octobre dernier à Graceland. Bien que rien ne soit venu l’étayer à ce jour, la rumeur voudra par la suite que les six chansons aient bien été mises en boîte par les musiciens avec comme guide vocal Sherrill Nielsen. Alan Bush, auteur/compositeur, musicien de studio qui a travaillé sur des séances d’overdubs pour Elvis et auteur deYes I Do : Nous avons appris plus tard qu’Elvis était bien en ville, qu’il serait venu jusqu’au studio et qu’ayant rencontré quelques problèmes, il s’en serait retourné à Memphis. C’est Sherrill Nielsen qui a fait la voix et Felton m’a dit qu’Elvis poserait la sienne plus tard dans l’année…
En effet, selon certains témoins le King aurait bien pénétré par la porte arrière dans le studio, mais n’aurait pas apprécié de voir une boîte de pizza posée sur l’un des haut-parleurs, l’aurait balancé par terre et opère ensuite un demi-tour… 

Les six titres sélectionnés sont les suivants :

. That’s What You Do To Me de Johnny MacRae et Bob Morrison, écrite spécialement pour Elvis, sur un tempo proche de celui de I Can Help de Billy Swan et avait le potentiel pour devenir un hit. L’année suivante, elle sera enregistrée par la chanteuse Charly McClain, née à Memphis le 26 mars 56, pour l’album Let Me Be Your Baby (Epic KE-35448), puis sort sur un single (Epic 8-50598) qui obtiendra dans le classement country, une belle 8ème place aux USA et la première au Canada.  

. Energy, à nouveau un titre écrit par Bob Morrison, seul cette fois, là encore, sur un tempo médium. La chanson n’a toutefois pas la consistance de That’s What You Do To Me, il est cependant fort probable qu’avec la patte unique du King, elle aurait pu trouver sa place sur un album. Elle avait été enregistrée sans succès, en 1976, par Tommy Roe, le créateur du tube Sheila qui offrira son nom à une chanteuse bien de chez nous, pour son album au titre éponyme (Monument PZ 34182). 

. Rainy Night In Georgia. On doit cette très belle ballade à Tony Joe White, auteur, notamment, de Polk Salad Annie. Ecrite en 1962, la chanson est popularisée, en 1970, par Brook Benton (Cotillon 44057) qui la place 4ème au Billboard et 1ère dans le R&B. Elle fera l’objet par la suite de très nombreuses reprises, Ray Charles, Tennessee Ernie Ford, Johnny Rivers, Hank Williams, Jr., Aaron Neville, Rod Stewart… On peut entendre Elvis la fredonner dans le film Elvis On Tour, après le show de San Antonio du 18 avril 1972, alors qu’il est en voiture et en chanter quelques bribes à Atlanta en Georgie précisément, le 3 juillet 1973. Il fait nul doute qu’elle serait allée au King comme un gant.

. By Day By Day a été écrite par Dennis Linde l’auteur de Burning Love sur un tempo proche de cette dernière avec une coloration qui oscille entre country et R&B. La chanson sera enregistrée par la suite, en 1979, par Tanya Tucker pour son album Tear Me Apart (MCA Records 5106) qui atteindra la 33ème position du classement country. Un matériel qui exploité par Elvis, d’autant qu’il nécessite la présence quasi permanente des chœurs, aurait pu faire merveille.  

. Let Me On. A nouveau un auteur, Layng Martine, Jr., idéal pour faire du sur-mesure à Elvis, qui lui doit déjà Way Down. Il s’agit d’un tempo médium teinté fortement années 50 que le « killer », Jerry Lee Lewis, reprendra à son compte sur son album Killer Country (Elektra 6E-291) paru en 1980. Inutile de préciser que le King aurait été très à l’aise sur un tel morceau. 

. Yes I Do. Cette chanson a été écrite par Alan Rush qui a travaillé comme guitariste sur de nombreuses séances d’ajouts instrumentaux de chansons du King. Il faisait partie du groupe Jubal qui enregistrait pour Elektra Records, groupe dans lequel officiaient également Dennis Linde, Bobby Ogdin et Randy Cullers que l’on retrouve tous à plusieurs occasions dans l’environnement d’Elvis. Ses chansons ont été interprétées par de grands artistes comme Jerry Lee Lewis, Roy Orbison, Brenda Lee, Kenny Rogers, ou encore John Denver… Il est bien entendu qu’Elvis n’aurait eu aucune difficulté à s’approprier ce titre couleur country. 

LES MUSICIENS

Guitare : James Burton, John Wilkinson, Chip Young

Basse : Jerry Scheff

Batterie : Ronnie Tutt

Piano : Tony Brown                                               

Piano électrique : David Briggs

Percussion : Randy Cullers

Choristes : J.D. Sumner & The Stamps Quartet, Myrna Smith, Kathy Westmoreland, Sherrill Nielsen

Ingénieur : Brent Maher

Producteur : Felton Jarvis 

Toutes les maquettes de ces chansons, interprétées par leurs auteurs, sont apparues en 2004 sur le CD A Cold Night In Nashville (JAT Records). A noter qu’il proposait également, Rainy Night In Georgia par Brook Benton, ainsi que Way Down et I’ve Got A Feelin’ In My Body par leurs auteurs respectifs, Layng Martine Jr. et Dennis Linde. Une véritable aubaine pour les fans !

Comme on s’en doute cette mésaventure n’est pas sans provoquer des remous chez RCA, tout comme la colère du Colonel Parker, d’autant que même la presse en rend compte, ainsi le Memphis Press-Scimitar du 2 février 1977 qui titre : Elvis ne vient pas à sa session d’enregistrement chez RCA. 

Début février, Felton Jarvis tente à nouveau le coup et propose de revenir à Graceland, mais Elvis souffrant à nouveau de la gorge, on en restera là. En vérité, il a l’esprit totalement ailleurs et l’envie d’enregistrer lui est passée. Tous ces remue-ménages le concernant semblent lui passer totalement au-dessus de la tête, alors que la presse évoque même un remariage secret avec Priscilla. Seule la scène et son public trouvent grâce à ses yeux. Il fait alors un aller-retour à Las Vegas, puis rejoint Los Angeles pour fêter le 9ème anniversaire de Lisa Marie.

Mais voilà que pour lui arrive enfin une nouvelle tournée qui débute le 12 février à Hollywood en Floride et traverse huit autres villes. La première d’une année qui s’annonce comme étant à nouveau record, puisque sur les six premiers mois, elle dépasse 1976, aussi bien pour le nombre de shows – 55 -, que pour le nombre de spectateurs, 650 255. On est très étonné alors qu’une certaine presse y compris encore de nos jours en France, écrive que, fini, il restait cloîtré à Graceland…   

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